Les écrans font aujourd’hui partie de notre quotidien. Télévision, smartphone, tablette, ordinateur… Ils sont présents dans les familles et il n’est pas toujours simple de savoir quelle place leur accorder, particulièrement avec les jeunes enfants.
Lorsqu’ils sont utilisés très tôt ou de façon importante, certaines questions peuvent se poser concernant le langage, l’attention, les interactions, le sommeil ou encore le développement cognitif.
Mais que sait-on réellement de leur impact sur le développement de l’enfant ?
L’objectif n’est pas de culpabiliser les parents, ni de présenter les écrans comme responsables de toutes les difficultés rencontrées par un enfant. Il s’agit plutôt de comprendre ce dont le cerveau d’un jeune enfant a besoin pour se développer et ce qui peut se passer lorsque l’écran prend progressivement une place importante dans son quotidien.
Le cerveau de l’enfant se construit dans l’expérience
Durant les premières années de vie, le cerveau connaît une période de développement particulièrement intense.
Et pour apprendre, un jeune enfant ne se contente pas de regarder.
Il touche, manipule, bouge, tombe, recommence, observe, écoute, imite, expérimente. Il regarde le visage de l’adulte, suit son regard, entend un mot associé à un objet, tente un son, attend une réponse.
Toutes ces petites expériences quotidiennes participent à la construction de nombreuses compétences :
- l’attention ;
- le langage ;
- la mémoire ;
- la perception ;
- la coordination ;
- l’orientation dans l’espace ;
- les capacités d’inhibition et de contrôle ;
- la compréhension des émotions ;
- les interactions sociales ;
- la régulation émotionnelle.
Le développement cognitif, le développement moteur, le langage, les émotions et la relation à l’autre ne se construisent pas séparément. Ils s’influencent en permanence.
Le problème n’est pas seulement le temps passé devant un écran
Lorsque l’on parle des écrans, nous avons souvent tendance à regarder uniquement le nombre de minutes ou d’heures passées devant eux.
Cette donnée est importante, mais une autre question me semble essentielle :
Qu’est-ce que l’écran est en train de remplacer dans la vie de l’enfant ?
Une demi-heure devant un écran ne représente pas la même chose selon le reste de la journée de l’enfant.
En revanche, lorsque l’écran remplace régulièrement le jeu libre, les échanges avec l’adulte, les activités motrices, les sorties, la manipulation, les histoires, les repas partagés ou encore les moments où l’enfant apprend simplement à patienter et à s’occuper autrement, les occasions d’apprentissage peuvent progressivement se réduire.
Chez le tout-petit, apprendre passe d’abord par le corps et par la relation.
Pourquoi regarder quelqu’un parler n’est pas la même chose que regarder un écran
Un jeune enfant n’apprend pas le langage uniquement parce qu’il entend des mots.
Il l’apprend dans l’échange.
L’enfant regarde un objet. L’adulte suit son regard et nomme cet objet.
L’enfant produit un son. L’adulte répond.
Il montre du doigt. Quelqu’un regarde dans la même direction.
Il tente un mot. L’adulte le reprend, l’enrichit, lui laisse le temps de répondre.
C’est ce va-et-vient qui est essentiel.
Une vidéo peut contenir énormément de vocabulaire sans reproduire complètement cette interaction. Elle ne s’ajuste pas au regard de l’enfant, à son hésitation, à son geste ou à ce qu’il essaie de communiquer.
C’est notamment pour cette raison que l’utilisation importante et précoce des écrans est étudiée en lien avec les difficultés de langage.
Cela ne signifie évidemment pas que tout enfant regardant des écrans développera un retard de langage. Le développement d’un enfant dépend de nombreux facteurs.
Attention et écrans : un cerveau très sollicité
Les contenus destinés aux enfants sont parfois particulièrement stimulants : couleurs intenses, changements rapides d’images, sons, mouvements permanents, récompenses immédiates…
Ils captent très efficacement l’attention.
À l’inverse, construire une tour, terminer un puzzle, écouter une histoire, dessiner ou simplement observer une fourmi demande une autre forme d’attention : une attention plus lente, plus volontaire et qui doit être maintenue malgré les distractions.
Or cette capacité ne naît pas toute faite. Elle se développe progressivement.
Il est donc important que l’enfant rencontre aussi des situations dans lesquelles il doit observer, chercher, attendre, essayer, se tromper puis recommencer.
Ce sont précisément ces situations ordinaires qui nourrissent de nombreuses fonctions cognitives.
Et l’ennui dans tout cela ?
Nous cherchons souvent à éviter qu’un enfant s’ennuie.
Pourtant, l’ennui n’est pas forcément quelque chose qu’il faut immédiatement faire disparaître.
Face à quelques minutes sans stimulation, un enfant peut commencer par protester… puis chercher.
Il invente.
Il observe.
Il prend un objet.
Il transforme une boîte en voiture.
Il parle seul.
Il imagine une histoire.
Ces moments contribuent également à développer l’initiative, la créativité et l’autonomie.
Lorsque l’écran devient systématiquement la réponse à l’attente, au repas, au trajet en voiture, à la frustration, à l’ennui, mais aussi une récompense ou un moyen de détourner immédiatement l’enfant d’une douleur, d’une chute, de pleurs ou d’une émotion difficile, il dispose de moins d’occasions d’expérimenter progressivement d’autres façons de s’apaiser, de traverser ce qu’il ressent, de patienter ou de s’occuper autrement.
Des comportements qui peuvent parfois ressembler à certains signes de l’autisme
C’est un point qui mérite une attention particulière, car certains signes peuvent prêter à confusion.
Certains enfants très fortement exposés aux écrans peuvent présenter des difficultés telles que :
- peu de contact visuel ;
- peu d’interactions avec l’entourage ;
- un langage très limité ou absent ;
- une faible attention à ce qui se passe autour d’eux ;
- un intérêt très important pour les écrans ;
- des difficultés dans la communication ou l’attention partagée.
Certains de ces signes peuvent également être observés chez des enfants présentant un trouble du spectre de l’autisme.
Il est donc essentiel de faire une distinction.
Les écrans ne permettent pas, à eux seuls, d’expliquer ou de diagnostiquer un autisme. Et il n’est pas juste de dire que les écrans rendent un enfant autiste.
L’autisme est un trouble neurodéveloppemental complexe.
En revanche, une exposition très importante peut s’accompagner, chez certains jeunes enfants, de difficultés développementales qui peuvent ressembler à certains signes rencontrés dans le TSA.
Inversement, un enfant présentant déjà des particularités neurodéveloppementales peut aussi être particulièrement attiré par les écrans.
Il faut donc rester prudent sur le lien de cause à effet.
Lorsqu’un jeune enfant présente un retard de langage, très peu de regard ou d’interactions, une perte d’acquis ou d’autres particularités importantes dans son développement, il est préférable d’en parler au médecin ou au pédiatre afin qu’une véritable évaluation développementale puisse être envisagée.
Il ne faudrait ni conclure trop rapidement que tout vient des écrans, ni considérer que leur place dans le quotidien n’a aucune importance.
Les écrans peuvent également agir sur le sommeil
Les écrans utilisés en soirée peuvent retarder l’endormissement et perturber la qualité du sommeil.
Or le sommeil joue lui-même un rôle essentiel dans :
- la mémorisation ;
- les apprentissages ;
- l’attention ;
- la disponibilité émotionnelle ;
- la régulation du comportement.
Un enfant fatigué peut ainsi avoir davantage de difficultés à maintenir son attention, gérer ses émotions ou mobiliser ses capacités cognitives.
Là encore, plusieurs facteurs peuvent se renforcer mutuellement.
Faut-il supprimer tous les écrans ?
Il ne s’agit pas de déclarer la guerre aux écrans.
Ils font partie de notre environnement et peuvent avoir des usages intéressants lorsqu’ils sont adaptés à l’âge, au contenu, au contexte et utilisés avec l’accompagnement d’un adulte.
Mais pour les plus jeunes, les recommandations de santé publique accordent une place prioritaire aux expériences réelles.
Un enfant a besoin de jouer.
De bouger.
D’explorer.
De manipuler.
De regarder des visages.
D’entendre des histoires.
D’échanger.
De sortir.
D’expérimenter.
Et parfois aussi… de ne rien avoir de prévu pendant quelques minutes.
Quelques repères simples à la maison
Plutôt que de rechercher la perfection, quelques habitudes peuvent déjà modifier considérablement la place des écrans dans la vie familiale.
On peut par exemple :
- préserver les repas comme moments sans écran ;
- éviter d’utiliser systématiquement le téléphone ou la tablette pour calmer une émotion ;
- favoriser les jeux de manipulation et les activités motrices ;
- partager des histoires ;
- accompagner l’enfant lorsqu’il regarde un contenu plutôt que de le laisser toujours seul devant l’écran ;
- éviter autant que possible les écrans juste avant le coucher ;
- conserver des temps de jeu libre ;
- proposer régulièrement des activités dehors ;
- laisser aussi exister de petits moments d’attente et d’ennui ;
- observer également nos propres habitudes d’adultes avec nos téléphones.
Il n’est pas nécessaire de transformer toute l’organisation familiale en une journée.
De petites modifications régulières sont souvent plus réalistes et plus faciles à maintenir.
Quand un enfant semble déjà très dépendant des écrans
Réduire brutalement un usage très installé peut provoquer colère, pleurs ou opposition.
Cela ne signifie pas nécessairement que l’enfant est incapable de vivre sans écran. Il peut simplement avoir construit une habitude très forte et ne pas encore disposer d’alternatives suffisamment intéressantes ou familières.
On peut alors procéder progressivement :
préparer les moments sans écran, annoncer leur fin, proposer une activité concrète juste après, remettre du mouvement et du jeu dans le quotidien et accompagner l’enfant dans la transition.
Selon son âge, il peut aussi être intéressant de l’aider à comprendre ce qui se passe : ce que son cerveau recherche, pourquoi il a envie de continuer et comment il peut retrouver du plaisir dans d’autres activités.
Observer l’enfant plutôt que seulement compter les minutes
Lorsque j’accompagne un enfant, ce qui m’intéresse n’est pas uniquement de savoir combien de temps il passe devant un écran.
Je vais aussi chercher à comprendre comment il fonctionne.
Peut-il maintenir son attention ?
Comment organise-t-il son regard ?
Comment explore-t-il un nouvel exercice ?
Peut-il attendre ?
Comment réagit-il lorsqu’il ne réussit pas immédiatement ?
Arrive-t-il à changer de stratégie ?
Comment se repère-t-il dans l’espace ?
Comment utilise-t-il sa mémoire ?
Comment comprend-il une consigne ?
Comment entre-t-il en interaction ?
Ce sont toutes ces observations qui permettent de comprendre plus finement ses besoins.
Dans le cadre de la remédiation cognitive, l’objectif n’est pas seulement de réussir un exercice. Il est d’aider l’enfant à prendre conscience de la manière dont il réfléchit, à essayer d’autres stratégies et à transférer progressivement ces apprentissages dans son quotidien.
Remettre l’enfant au centre, sans culpabiliser les parents
Il serait très facile de résumer ce sujet par : les écrans sont mauvais.
La réalité est beaucoup plus nuancée.
Les parents utilisent parfois les écrans parce qu’ils travaillent, parce qu’ils sont seuls, épuisés, parce qu’un repas devient très compliqué ou simplement parce qu’ils pensent proposer un programme éducatif à leur enfant.
Culpabiliser ne permet pas d’avancer.
Comprendre, en revanche, permet de choisir.
L’idée n’est donc pas de rechercher la famille parfaite sans aucun écran, mais de retrouver un équilibre dans lequel l’écran ne prend pas la place de ce dont le jeune cerveau a fondamentalement besoin pour se construire :
la relation, le mouvement, le langage, le jeu, l’exploration et les expériences vécues dans le monde réel.
Sources et repères
Les repères présentés dans cet article s’appuient sur des recommandations et publications de référence concernant les écrans, l’activité physique, le sommeil et le développement du jeune enfant, notamment celles de Santé publique France, de la Société française de pédiatrie et de l’Organisation mondiale de la Santé.
Cet article a une vocation d’information et de prévention. Il ne remplace pas un avis médical ni une évaluation du développement de l’enfant.

